Pr Jacques Cornuz, directeur général d’Unisanté à Lausanne

« La médecine de précision est une compétence de plus que les généralistes doivent acquérir »

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Publié le 29/03/2022
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Aujourd’hui, surtout mise en avant dans le domaine de l’oncologie, la médecine de précision pourrait avoir des applications en médecine générale. La thématique a fait l’objet d’une table ronde au CMGF 2022. Des résultats d’une étude menée par Unisanté y ont été présentés. Le Pr Jacques Cornuz, son directeur général, détaille les enseignements de ses travaux.

Crédit photo : DR

Pouvez-vous expliciter le terme de médecine de précision ?

Pr Jacques Cornuz : C’est une terminologie qui peut regrouper plusieurs acceptations. La plus générale pour la définition de la médecine de précision est le recours aux outils génomiques pour prédire la survenue d’une maladie 5 ans, 15 ans, 25 ans plus tard. C’est pourquoi nous avons mis ensemble la médecine de précision et la médecine prédictive. Aujourd’hui, elle est beaucoup utilisée en oncologie pour déterminer le traitement. Et depuis quelques années, on peut séquencer son génome à moindres frais. Les pays anglo-saxons se sont engouffrés dans ce phénomène avec beaucoup de promotion, moins les pays francophones et pays latins. La médecine de précision est parfois assimilée à de la médecine personnalisée. Nous n’avons pas voulu utiliser ce terme, car s’il y a bien une médecine qui personnalise, c’est la médecine générale.

Comment la médecine de précision s’applique-t-elle en médecine générale ?

Pr J.C. : Nous nous sommes intéressés aux analyses de génomes dont la promotion est faite. Nous avons regardé si un patient arrive chez son médecin généraliste avec une analyse et lui dit : je viens d’apprendre que mon risque de maladie d’Alzheimer est de 13 %, alors que le risque est en général de 7 %. Que faire de ça ? Ou bien de l’autre côté, le médecin généraliste qui veut en savoir un peu plus sur ces médecines de précision pour être à même de converser et répondre à certaines questions de ses patients.

Quels sont les résultats de ces études ?

Pr J.C. : Nous avons mis en œuvre une stratégie de recherche, avec une étude Genperso, qui inclut des données quantitatives sur pratiquement 1 000 patients de médecine générale et des données qualitatives obtenues à l’occasion des focus groupe et grâce à la méthode Delphi. Nous avons maintenant la photographie des attentes des médecins et des patients. Et nous sommes à même de déployer des programmes de formations pour les médecins. Il y a quatre enseignements principaux. Le premier, de la part des médecins mais aussi de façon moins forte de la part des patients, concerne un risque de sur-médicalisation par un usage inapproprié de la médecine de précision. On va mettre une étiquette au patient sur un risque potentiel pour lequel, la plupart du temps, nous n’avons pas d’actions de prévention. Nous avons également observé, autant chez les médecins que chez les patients, la génération d’un peu d’anxiété en lien avec la découverte d’éléments prédictifs dont on ne sait que faire. Le troisième élément important porte sur la confidentialité, le risque de discrimination liée à un risque qui serait identifié. Et le quatrième enseignement, c’est un besoin d’enseignement pour les médecins. Car pour notre étude, les données des 1 000 patients, ont été obtenues par une trentaine de généralistes. Ils ont un besoin d’être à jour sur ces techniques, pour que la rhétorique ne soit pas accaparée par les médecins spécialistes. C’est une compétence de plus que les généralistes doivent acquérir.

Suite à cette étude, prévoyez-vous de nouveaux travaux ?

Pr J.C. : Nous présentons ces travaux à la table ronde (du CMGF, ndlr). De notre côté, nous avons déjà des pistes, notamment pour inclure le public dans ces programmes afin de s’assurer que cela correspond à un besoin sociétal. De même, ne faut-il donner que les prévisions de risques des maladies que l’on peut prévenir ? À quoi cela sert-il de générer de l’angoisse si on ne peut rien faire ? Par ailleurs, nous développons un programme de formation des médecins généralistes et des autres intervenants de première ligne (infirmiers, assistants médicaux, pharmaciens).

Ces travaux sont menés au sein d’Unisanté, pouvez-vous présenter cette structure ?

Pr J.C. : Unisanté est un centre universitaire de médecine générale et santé publique. Il a été créé en 2019 pour rassembler plusieurs structures universitaires. Ont fusionné la policlinique médicale universitaire, l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive, l’Institut universitaire romand de santé au travail et l’association Promotion Santé Vaud en dirigeant le projet Alliance santé. Il s’agissait de réunir cette première ligne de médecine et soins avec la santé publique, la santé au travail et la prévention. Près de 900 personnes travaillent à Unisanté. Nous avons également une activité de recherche et développement et nous formons chaque année entre 50 et 60 internes de médecine générale.

Quelques chiffres de l’étude Genperso

Pour 40 % des patients, la thématique de la médecine de précision ne leur était pas étrangère

43 % des personnes interrogées se montraient intéressées par cette thématique

Quasiment 80 % estimaient que le médecin généraliste doit rester le pivot de ce développement

Environ 60 % étaient prêts à changer de comportement si un risque de maladie leur était communiqué et qu’il était modifiable par un changement de comportement

Pour en savoir plus
Cohidon C, Cardinaux R, Cornuz J et al. « May Direct-to-Consumer Genetic Testing Have an Impact on General Practitioners’ Daily Practice ? ». BMC Family Practice 2021; 22: 79.
Cohidon C, Widmer D, Cornuz J. Médecine personnalisée et prévention des maladies chroniques: besoins, perception et attentes des patients et des médecins en médecine générale. Revue Médicale Suisse 2021; 17: 1939‑42.


Source : lequotidiendumedecin.fr