La population de généralistes libéraux est encore composée aux deux tiers d’hommes. Mais, désormais, en dessous de 45 ans, les femmes sont majoritaires. Martine Bungener économiste, sociologue et directrice de recherche émérite au CNRS fait remonter la féminisation de la profession a au moins deux décennies, mais estime qu’elle produit ses pleins effets aujourd’hui. « Le mouvement de féminisation a d’abord touché les spécialités en médecine de ville et n’a atteint que plus tard le métier de généraliste ».
Ce changement de sexe de la discipline s’explique autant par des évolutions inhérentes à la société qu’à la profession, selon elle. Les femmes font plus d’études de médecine d’abord parce qu’elles font simplement plus d’études supérieures qu’auparavant. « La médecine ne peut pas être considérée autrement que dans le système social dans lequel elle fonctionne. Ce qu’il se passe dans la société vient nourrir ce qu’il se passe en médecine et vice-versa », affirme la sociologue.
Et en 40 ans les bouleversements vécus dans la discipline ont aussi été un terreau pour une féminisation plus massive. Le passage de la pléthore à la pénurie est l’un de ceux-là : « Auparavant, il y avait une image de la pléthore en médecine générale et, donc, d’une difficulté d’entrée. Alors que les femmes étaient déjà peu nombreuses, pourquoi auraient-elles été se heurter à un segment de la médecine considéré comme pléthorique, avec peu de besoins ? », souligne la sociologue. À ce niveau-là, il y a donc eu un basculement.
Si certains considèrent que la féminisation de la profession a aussi changé la face de la médecine générale, pour Martine Bungener c’est plutôt l’inverse : parce que la médecine générale a changé, les femmes s’y retrouvent davantage. « Une fois qu’il y a des modes d’exercice qui leur conviennent, elles y vont en masse. Parce qu’il y a maintenant la possibilité de faire de la médecine générale en n’étant pas disponible sept jours sur sept, elles arrivent. D’autant plus qu’elles choisissent également davantage l’exercice en groupe et les maisons pluridisciplinaires ».
Quant à une éventuelle dévalorisation souvent associée à la féminisation d’une profession, les spécificités de la médecine la protègent d’un tel constat. « Cette dévalorisation sociale est perçue par la profession plutôt que par la société. Et, paradoxalement, au moment de cette dévalorisation, qui est plus politique que technique, la médecine est devenue très technique. Or souvent les professions techniques ne vivent pas une dévalorisation quand les femmes y rentrent parce que leur niveau de technicité les protège », explique la chercheuse.
Reste que, si les femmes investissent en masse la médecine générale, on les retrouve toutefois encore peu nombreuses dans les instances de décision. « C’est une profession très prenante et elles font le choix de la médecine pour faire de la médecine, pas pour faire de la politique médicale ou syndicale. Il y a peut-être aussi une intériorisation du fait que le goût du pouvoir est réservé aux hommes, ainsi que d’autres barrières invisibles ». Un nouveau cap à franchir pour les quarante années à venir ?
Les dates clés
› 1983. 13% de femmes chez les généralistes libéraux.
› 1995. Les femmes professions libérales obtiennent le droit à congé maternité.
› 2002. 25% de femmes dans la profession
› 2006. Congé maternité aligné sur celui des salariées.
› 2013. Lancement des premiers contrats PTMG qui accroissent la protection sociale des femmes.
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