Cette histoire-là pourrait presque s’appeler « les copains d’abord », tant tous ceux qui ont vécu les premiers pas du Généraliste et côtoyé son fondateur insistent sur la convivialité et la générosité de ce dernier. Il y a quarante ans, il en fallait une bonne dose pour se lancer… Edouard Bourreau, époux, père et grand-père comblé, ne cache pas que les débuts n’ont pas été si faciles. Ils n’étaient que quatre, à l’époque tous salariés des « Echos de la médecine », quand Edouard Bourreau, plus franchement raccord avec les façons de faire du patron de la publication, embarqua ses complices, Lucien Cassagne, Dominique Labatide et José Viera dans une nouvelle entreprise…
Aventure serait un mot plus juste, tant le challenge paraissait risqué. « Autour de nous, tout le monde riait. Et certains prédisaient volontiers qu’un an plus tard il n’y aurait plus personne… », s’amuse ce patron de presse qui a commencé ébéniste avant de tâter de la visite médicale dans ce qui est devenu aujourd’hui le laboratoire Sanofi. à cette époque au journal, les quatre mousquetaires ne se rémunéraient guère : « Quand on a commencé, on avait juste de quoi faire deux numéros du journal. Mais j’avais l’expérience de l’industrie. J’avais créé une association de médecins. Et j’avais réussi à convaincre 11 annonceurs en leur disant “ faites-nous confiance, ça marchera !” ».
Quand on a commencé, on avait tout juste de quoi faire deux numéros du journal
La chance, c’est bien connu, sourit aux audacieux... Un an plus tard, en 1976, le petit dernier de la presse médicale est toujours à flot : « On se payait un peu ou pas du tout. La première année, on n’a rien gagné, mais rien perdu non plus. » Et ce n’est qu’ensuite que la machine s’est emballée : en 1978, Le Généraliste double son chiffre d’affaires et ainsi de suite les trois ou quatre ans qui suivirent. Pour ses 10 ans, en 1985, il décroche, en chiffre d’affaires, la place de n° 5 des journaux médicaux au plan mondial...
L’âge d’or de la presse médicale
L’âge d’or de la presse médicale arrivait. Mais Le Généraliste prenait ce virage à la façon qui a fait son succès et sa renommée. Car Edouard Bourreau l’entrepreneur « était aussi un visionnaire », comme le rappelle le Dr Louis Olland, de Strasbourg, qui le connaît depuis trente ans. Question de flair, d’affinités aussi pour une discipline qui était encore loin d’avoir décroché ses galons de spécialité, mais commençait à faire parler d’elle, quitte à se montrer turbulente. Atout cœur : pour avoir patienté dans leur salle d’attente, Edouard Bourreau?connaît mieux?que?quiconque ces fantassins de la médecine et comprend alors qu’il y a un vrai enjeu éditorial à jouer autour de la profession… et avec elle ! Pour attirer le lecteur, le magazine ne craint pas d’afficher sa singularité : « Le Généraliste, le journal de votre spécialité ! » annonce le journal dans ses campagnes d’abonnement. Avec le recul, Edouard Bourreau en convient aujourd’hui : « J’avais beaucoup d’avance finalement… »
Et, de fait, les lecteurs ne seront pas déçus. « C’était un journal qui parlait de nous. Il y avait des sujets qui nous concernaient vraiment », se souvient le Dr Jean-Marc Galinon qui s’est installé comme généraliste à Paris en 1977. « On recevait la plupart des revues médicales de l’époque, mais, jusque-là, aucune n’était destinée aux généralistes. C’était cela qui était intéressant : créer un instrument pour le généraliste alors qu’il n’en existait pas… », témoigne aussi Francis Cajfinger, toujours installé dans le IXe arrondissement de Paris, abonné depuis 37 ans et ami du fondateur depuis plus de 25 ans…
De fait, c’est dans la galaxie généraliste, qu’Edouard Bourreau campe son titre, et pas ailleurs : « Je ne veux pas vous voir derrière un bureau, je veux que vous alliez sur le terrain à la rencontre des praticiens », intime-t-il à ses premiers collaborateurs. Message reçu cinq sur cinq par ceux qui allaient battre la campagne à la recherche du médecin de terrain. « On s’est distingué de tout le monde, avec des photos de généralistes à la Une, ce qui ne s’était jamais fait. Et quand une sommité disait des choses de travers qui n’était pas favorable à la médecine générale, on la reprenait dans le journal ! Les généralistes ont trouvé cela super-sympa, », se rappelle Edouard Bourreau.
Le succès ne se dément pas et la rédaction doit grossir pour y faire face. Installé au départ rue Volta dans la plus vieille maison de la capitale, le journal déménage ensuite rue de Bourgogne (dans le même immeuble que la Sécu), puis inaugure la grande époque en emménageant en 1979, boulevard de Sébastopol. S’y adosseront rapidement une agence de voyage pour les médecins, un journal pour les pharmaciens, une publication à destination des spécialistes, un atelier de brochage et même une école de formation à l’informatique. Car, là aussi, le journal se montra pionnier en étant un des premiers titres de la presse à se convertir à la photocomposition : « Des gens du Point et d’autres titres venaient voir comment on faisait », rappelle le pdg d’alors.
Au sein du cercle restreint des fondateurs de titres médicaux, Edouard Bourreau se distingue un peu : même s’il connaît cette profession mieux que quiconque, il n’est pas médecin. Dans les déjeuners de presse ou avec l’industrie, il file la métaphore sportive sans complexe pour évoquer les sujets du moment. Quarante ans plus tard, c’est d’ailleurs lui qui a signalé à la rédaction du Généraliste que notre anniversaire, un 31 octobre, tombe le jour même de la finale de la Coupe du monde de rugby ! De cette époque héroïque, il évoque ses affinités avec le couple Tesson, Marie-Claude et Philippe, fondateurs du Quotidien du Médecin : « On déjeunait au restaurant tous les six mois. L’un et l’autre se vouvoyaient, mais tous les deux me tutoyaient », se souvient-il, amusé.
L’aventure des G d’Or
Dans ce petit monde de la presse médicale où l’on s’observe attentivement et parfois se copie, Le Généraliste taille sa route à lui. Très tôt, Edouard Bourreau veut associer la profession à sa rédaction. « Un jour, j’ai participé à une réunion au journal. Edouard Bourreau, omniprésent, était toujours là. Puis il m’a appelé pour me demander de faire partie du comité conseil du journal. Notre rôle était de critiquer le contenu. Je trouvais ce journal sympa et familial. Ce fut une expérience formidable», raconte Jean-Marc Galinon, qui, depuis, voue à cet homme de presse « au tempérament exceptionnel » une indéfectible amitié.
À ses côtés, Louis Olland était aussi de l’aventure : il dépeint « un enthousiaste dans tout ce qu’il fait, ce qui lui permet d’abattre tous les objectifs qui peuvent se présenter ». Parfois même « ses collaborateurs étaient obligés de le freiner un peu… ». à la même époque, dans les années 1980, le journal lança sa grande enquête « Généraliste, que voulez-vous ? » qui fut la première radiographie grandeur nature de la profession. à l’issue, le journal désignait un homme et une femme comme « généralistes de l’année ». C’est lors de la troisième édition, en 1983, que Xavier Lacoste sortit du lot. « C’est comme ça que j’ai connu le journal. » Et, comme souvent avec Edouard Boureau, les premiers contacts en appellent d’autres. C’est avec ce médecin de Gironde que se concrétisera le Marathon club médical, poussé par Le Généraliste, comme une kyrielle d’associations de généralistes. « Edouard Bourreau suivait tout ce qui touchait les généralistes », se remémore ce médecin de Portets. Il y eut ensuite les « G d’Or » qui visaient à mettre en exergue les initiatives les plus marquantes de la profession. « C’est mon idée. On essayait de repérer les généralistes qui faisaient quelque chose. Et on appelait nos lecteurs à “ dénoncer ” leurs confrères », raconte Edouard Bourreau.
Du « Généraliste » au Quercy des Iles
Y a-t-il une vie après Le Généraliste ? Il faut croire que oui… Edouard Bourreau confesse tout de même un certain blues après la vente du titre, puis son départ du journal au tournant du siècle : « à 65 ans, il fallait savoir s’arrêter. Mais j’étais un peu triste. Tout le monde voulait que je reste... ».
La nostalgie n’a cependant pas duré. Et voilà cet hyperactif qui met le cap sur Moissac, dans le Sud-Ouest. Un terroir sur lequel il n’allait pas rester longtemps les bras croisés. Jean-Marc Galinon n’en fut guère surpris : « Je me suis dit : en retraite, il ne va pas rester à rien faire. Et ça n’a pas loupé », raconte le médecin parisien qu’Edouard Bourreau appela un jour de 2005 pour participer à sa nouvelle aventure : un apéritif dont il a eu l’idée en constatant que 20 à 30% du chasselas de ses voisins viticulteurs était perdu chaque saison.
Deux caisses de grapilles, un pressoir, quelques fûts… Le « Quercy des Iles », subtile alliance de raisin, d’épices et de fruits était né ! « J’ai fait ça pour m’amuser. La première année, on a produit 244 bouteilles. Et puis nos ventes sont passées de 6 600 à 30 000 en 2014 ! Maintenant, j’aimerais transmettre ça à des jeunes », nous explique-t-il au retour d’une tournée de livraison de 350 kilomètres qui l’a amené aux quatre coins du département !
À 82 ans, celui qui avoue encore 45 heures de travail hebdomadaires serait-il enfin décidé à prendre sa retraite ? Voire... Avec lui, rien n’est jamais à exclure. Mais, quoi qu’il fasse, il continuera à s’adonner à ses passions : l’œnologie qui a rendu sa cave célèbre et la gastronomie qui en a fait un ami des grands chefs étoilés. Deux inclinations qui servent encore aujourd’hui de prétexte à des retrouvailles régulières avec ses vieux complices rencontrés via « Le Généraliste »… et qui se conjuguent si bien avec une valeur phare que tous ses proches mettent en avant chez lui : l’amitié.
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