« Le Quotidien » : Avoir peur du COVID-19 quand on est soignant, est-ce inconcevable ?
Dr Jean-Christophe Seznec : L’épidémie de Covid-19 a déclenché chez tout le monde une vague de peur du fait du risque lié à cette maladie potentiellement mortelle, à sa présence massive dans les médias et aux mesures particulièrement exceptionnelles prises dans le monde. La peur est une émotion qui nous informe que notre besoin de sécurité est en tension et qu’il nécessite une action pour le satisfaire : elle peut par exemple nous donner l’énergie nécessaire pour courir plus vite qu’habituellement et s’échapper d’un danger. La peur protège, elle est utile.
Les soignants sont des êtres humains comme tous les autres. Ils ont peur parce que ce virus est réellement dangereux. Mais cette peur peut faire glisser dans un état de panique dans certaines circonstances : la panique est un emballement de la peur lorsque l’on perd ses repères. Elle crée une agitation mentale ou comportementale au risque d’aggraver le danger auquel on est confronté.
Pour que les soignants puissent affronter la difficulté liée à l’irruption brutale de l’épidémie, ils doivent être en bonne santé et bien équipés. Or, depuis 20 ans le système de santé est maltraité et il était au plus mal juste avant l’arrivée du virus : le terrain était fragilisé par la course aux économies budgétaires, des chefs de service avaient démissionné en masse, certains postes n’étaient pas remplacés, les carrières des infirmiers étaient très courtes, des postes de praticiens hospitaliers étaient vacants…
C’est donc ce terrain fragilisé qui a contribué à faire naître la peur chez certains soignants ?
Pas seulement. Pour gérer un danger il faut être bien organisé, or la France est un mille-feuille administratif ce qui génère des difficultés voire des retards organisationnels. C’est ce qui a fait perdre du temps aux soignants en début d’épidémie : les allers-retours entre ARS, conseil de l’Ordre, préfectures… La France est dotée d’une organisation jacobine centralisée : tous les soignants n’ont pas eu les informations actualisées venues d’en haut et qui auraient pu leur être utiles, il y a eu du retard sur la communication en matière de traitements, la question des stocks de masques et d’équipement de protection a été source d’inquiétudes justifiées. Pour traverser la peur, il faut pouvoir être rassuré, or ce système complexe a été tout sauf rassurant avec ses discours contraires et souvent l’absence de discours. Face à un danger, il faut un vrai capitaine, un vrai chef d’orchestre, un vrai chef de guerre pour répondre au discours de notre Président. C’est à cette personne de référence de donner les points de repère nécessaires, le chemin, pour traverser la peur.
Certains soignants qui dans un premier temps se sont lancés immédiatement dans la lutte contre l’épidémie ont été gagnés secondairement par la peur. Pourquoi ?
Dans un premier temps, avec les informations parcellaires et parfois contradictoires dont les soignants disposaient, difficile d’imaginer tous les dangers auxquels ils allaient être confrontés. Ils ne savaient pas grand chose du virus, de la façon dont les choses s’étaient passées en Chine et en Asie… L’imaginaire avait travaillé dans un sens de minimisation, d’autant que le discours du « pas plus grave qu’une grippe » prévalait. Les médecins « grognards de la République » sont allés au front sans masques ni sur-blouse.
Ils se sont ensuite cognés de plein fouet à la réalité : ils ont vu que certains des leurs étaient touchés, ils ont pris conscience des problèmes de matériel, d’organisation… La situation échappant au contrôle, la maladie touchant tout le monde et parfois gravement, une peur secondaire s’est installée. L’isolement du fait du mode de travail intense, contrastant avec une société en confinement, associée à la fatigue a fait perdre des repères de « toilettage social par la parole », un instinct animal qui permet de marquer l’appartenance au groupe tout en affirmant sa place.
Désormais, après deux mois de crise, on voit des soignants retourner à l’hôpital après avoir été touchés. Certains sont traumatisés par leur expérience, il leur est difficile de se remettre au contact du virus et de voir à quoi ils ont échappé.
Certains étudiants, externes et internes ont été bouleversés dans leur approche des soins. Comment expliquer cette attitude chez de futurs soignants ?
Quand on est jeune, les malades ce sont les autres. Or les épidémies touchent tout le monde. Le Covid-19 a été aussi l’occasion de rentrer pour la première fois dans le feu de l’action pour des jeunes qui ont jusque-là été très assistés dans leurs études : ils ne sont plus des « employés de santé » qui s’entraînent virtuellement, suivent des protocoles… Ils ont perdu le contrôle, c’est l’un des ressorts de la peur. Il faut aussi dire que l’on sort d’une société de 30 ou 40 ans de consumérisme, de plaisir ou le seul enjeu c’est choisir ce qu’on va consommer. Les jeunes – et moins jeunes – n’ont pas, dans leur grande majorité, connu d’aventures de vie. On voit aujourd’hui, que les médecins issus de l’immigration – sur lesquels l’hôpital français s’est toujours appuyé – ont pris à cœur d’avancer dans cette mission que le service public leur a fixé. Ils savent gérer l’urgence et l’incertitude du fait de leur histoire personnelle, ils ont l’habitude de l’épreuve, ils sont malheureusement habitués à la précarité.
Jean-Christophe Seznec est auteur des livres « Médecine en danger, qui va nous soigner demain ? », éditions First. « Débrancher votre mental, trucs et astuces pour ne plus ressasser et profiter de la vie », Editions Leducs.
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