UNE VINGTAINE de personnes attendent depuis 8 heures du matin sur un étroit banc de bois dans le couloir étouffant du pavillon d’endocrinologie du CHL. La porte s’ouvre, le Dr Peggy Flore Bilogue, blouse blanche sur jean orange, appelle deux femmes qui se lèvent péniblement et entrent dans une étroite pièce bleu : la salle de consultation, composée d’un bureau jonchée de paperasse, de 3 chaises, et d’un lit.
« Nous les faisons passer 2 par 2 pour gagner du temps, il faut aller vite pour finir les consultations vers 13 heures », explique Peggy, résidente. Le Dr Chantal Kakou Mayaza, chef du service, revendique la paternité de l’idée. « Certains patients sont intimidés devant la blouse blanche alors qu’en salle d’attente, ils se confient à leur voisine, qui leur rappelle ce qu’ils doivent (mais n’osent pas) dire », explique-t-elle. « Pour les petits secrets, on demande à l’autre personne de sortir », précise-t-elle néanmoins.
Pour chaque patient, la cérémonie se répète : la médecin prend la tension et pèse le patient. Parfois elle lit la glycémie sur un lecteur et rédige l’ordonnance : « tu piques 12 et non plus 16 et tu vas prendre les comprimés le soir et tu reviens dans 3 mois ».
Traitement contre guérison.
« Vous connaissez cette maladie ? » demande Peggy à une patiente, dont les formes se perdent sous les tissus bigarrés. « C’est une maladie chronique, ça veut dire qu’il faut prendre des médicaments à vie. Si vous arrêtez votre traitement, vous pouvez devenir aveugle ou faire une gangrène. Il faut respecter le régime diabétique et venir au contrôle », poursuit-elle. Pas d’euphémisme, le ton est directif. « Il faut toujours éduquer les patients, surtout les nouveaux », explique Peggy.
« La diététique au Gabon est un réel problème car aux aliments traditionnels, qui ne conviennent déjà pas aux diabétiques, se superposent les habitudes européennes. On cuisine moins de papillotes, on rajoute du gras. Avec la journée de travail continue, les gens déjeunent à l’extérieur et boivent des sodas. C’est une négociation permanente pour leur faire accepter une alimentation différente sans les brusquer », explique le Dr Kakou.
Mais face aux injonctions de Peggy, les patients ne sourcillent guère. « Moi je crois que je peux être guérie si je suis le régime », explique une malade de 62 ans. La médecin sourit, mi agacée, mi fataliste. « C’est toujours la même chose. Nous découvrons les diabétiques fortuitement, lorsqu’ils ont le pied abîmé ou qu’ils sont dans le coma. Il faut une fièvre de 2 semaines pour qu’ils se décident à voir un médecin. Avant ils essaient de se soigner par la médecine traditionnelle, qui promet la guérison, alors que les médecins ne promettent rien. »
Le coût de la maladie.
Au-delà des freins culturels, l’éducation thérapeutique se heurte à un obstacle terriblement matériel : le prix du médicament. « Le 3e comprimé, c’est 12 000 FCFA par mois. Je peux en payer 2, mais pas 3 » se plaint une patiente. « Vous n’avez pas la CNAMGS**?», demande Peggy, adoucie. Créée il y a 4 ans, cette couverture, financée par un impôt sur les salaires et une taxe de 10% sur la téléphonie mobile, est destinée aux démunies, aux fonctionnaires, et bientôt aux salariés du privé. « Ils ont arrêté d’immatriculer en ce moment », répond la femme.
La disponibilité des médicaments fait aussi défaut. Une patiente a été contrainte de prendre du metforal 850 mg au lieu du glucophage 1000 mg, en rupture de stock. Le Dr Eric Baye, endocrinologue au CHL et nouveau conseiller du ministre de la santé, ne nie pas ces carences, liées selon lui à une demande exponentielle face à une industrie pharmaceutique inexistante au Gabon. « Nous sommes en pleine réflexion pour mettre en place une agence nationale du médicament pour chapeauter toute la chaîne d’approvisionnement depuis les laboratoires pharmaceutiques français », promet-il.
Malgré ces obstacles, les médecins ne baissent pas les bras. Ils organisent avec l’unique association des diabétiques du pays un cours d’éducation thérapeutique chaque 3e mercredi du mois. Ils ont également installé « SMS Diabète », un système d’envoi de messages sur les portables de 3 000 diabétiques. « C’est important pour les personnes isolées dans les campagnes qui n’ont pas accès à un diabétologue », explique le Dr Éric Baye. Un pis-aller, dans un pays qui n’a pas décentralisé la prise en charge du diabète.
*Les médecins résidents sont des généralistes qui travaillent au CHL avant de partir à l’étranger suivre une spécialisation.
**Caisse nationale d’assurance-maladie et de garantie sociale
CCAM technique : des trous dans la raquette des revalorisations
Dr Patrick Gasser (Avenir Spé) : « Mon but n’est pas de m’opposer à mes collègues médecins généralistes »
Congrès de la SNFMI 2024 : la médecine interne à la loupe
La nouvelle convention médicale publiée au Journal officiel, le G à 30 euros le 22 décembre 2024