Dans l’article du jeudi 7 janvier 2016 qui parle de ce site d’expertise médicale, mais aussi dans les controverses que cette proposition suscite, sont évoqués les risques de l’ubérisation de la médecine. S’il me semble à moi aussi nécessaire d’en discuter voire de les dénoncer, c’est en prenant en compte d’abord que c’est toute la société qui évolue dans ce sens. Et à ce sujet, Evgeny Morozov dans ses ouvrages critique de manière très pertinente au plan politique et social ce qu’il appelle « l’aberration du solutionnisme technologique » qui prétendrait pouvoir à terme remplacer un État providence toujours plus défaillant. Il nous rappelle que ces projets, tous plus bénéfiques et simplificateurs pour la vie quotidienne les uns que les autres (comme Uber, Google), généreux et philanthropes à première vue (comme le projet de couverture internet gratuite des pays qui ne le sont pas encore par Facebook), sont d’abord destinés à faire gagner de l’argent (voire beaucoup d’argent) à leurs promoteurs, évidence qui nous reste pourtant difficile à envisager tant ils nous semblent porteurs d’avenir. Et qu’ils sont ensuite caractérisés par une absence d’engagement concret avec les risques et les devoirs qui y sont associés (pas de taxis chez Uber, pas d’impôts chez Google).
À ce titre, ce site deuxiemeavis.fr me semble s’inscrire lui aussi dans cette même logique et n’a rien d’original ; il vise à se faire financer à terme par les mutuelles (et ainsi pourra paraître « gratuit » aux patients qui en ont une) quand, pour les autres, c’est par une publicité toujours mieux ciblée en échange de nos données personnelles.
Par contre, nous sommes plus directement concernés en tant que médecins par quelque chose que personne n’évoque dans vos débats : c’est l’absence du patient et de son corps dans la rencontre avec l’expert. À aucun moment il n’est évoqué la possibilité d’une consultation pour qu’une rencontre concrète puisse avoir lieu entre l’expert et ce patient qui serait demandeur d’un deuxième avis. Rencontre qui bien évidemment engage à la fois le patient et l’expert, rencontre à mon avis d’autant plus nécessaire lorsque l’avis des experts pourrait être en contradiction avec les données transmises du dossier médical, bref rencontre dont l’absence devrait être l’exception alors que dans ce modèle elle devient la norme. Si bien évidemment qu’il y a un risque à ce que ce genre de site transforme la confraternité en bataille d’experts. Ce risque augmentera d’autant plus que nous ne serons plus en mesure d’interroger la réduction scientifique et mathématique du patient à son dossier et ses données télétransmissibles.
Et même si ce risque de confusion est déjà à l’œuvre dans la mise aux normes du dossier médical informatisé à l’hôpital, puisque c’est une des conditions de l’accréditation, la proposition de ce site me semble s’inscrire logiquement dans cette optique contemporaine d’une dématérialisation de la relation médecin-malade qui devient de plus en plus une relation médecin-ordinateur.
Déjà dès le premier avis, ne sommes-nous pas aux prises avec une illusion comparable du solutionnisme technologique (quand par exemple nous avons tendance à penser que les seules données crédibles sont celles fournies par les examens paracliniques toujours plus sophistiqués au fur et à mesure que les jours passent) qui voudrait nous laisser croire que la rencontre clinique médecin-malade a désormais sa place au musée ?
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