Au lendemain du vote définitif de la loi de bioéthique qui ouvre l'assistance médicale à la procréation (AMP ou PMA) et l'autoconservation ovocytaire à toutes les femmes, les professionnel(e)s oscillent entre une relative sérénité, due à un intense travail de préparation et d'anticipation, et des interrogations voire de vives inquiétudes sur les décrets à paraître et les moyens qui leur seront alloués.
« Nous sommes prêts à commencer les dossiers pour de nouvelles demandes et à les envoyer aux Centres d'étude et de conservation des œufs et du sperme (Cecos), pour que les femmes puissent être inscrites et solliciter une insémination artificielle ou une fécondation in vitro avec don de sperme », assure la Dr Joëlle Belaisch-Allart, présidente du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF). À l'hôpital Tenon, où exerce la Pr Rachel Lévy, cheffe du service de biologie de la reproduction et vice-présidente de la Fédération des biologistes des laboratoires d'étude de la fécondation et de la conservation des œufs (Blefco), « le standard est ouvert pour enregistrer les coordonnées des femmes que nous recontacterons ». « Nous ferons de notre mieux avec les moyens dont nous disposons », assure-t-elle, saluant au passage « de grandes avancées sociétales ».
Besoin de personnel, d'équipements, de locaux
Car c'est en effet la question des moyens − déjà insuffisants pour la prise en charge des couples hétérosexuels − qui risque, de l'avis des spécialistes interrogées par le « Quotidien », de faire mentir le ministre de la Santé Olivier Véran, selon qui les femmes pourront « s'inscrire dans des parcours de PMA dès la rentrée » avec l'espoir de tomber enceintes avant la fin de l'année 2021. « Les délais d'attente pour une AMP avec don de sperme pour des couples hétérosexuels varient déjà entre 6 à 18 mois selon les centres », souligne la Pr Catherine Metzler-Guillemain, présidente de la Fédération française des Cecos.
Les spécialistes tablent sur une augmentation de 20 % des demandes. « Nous devons avoir des moyens supplémentaires pour y répondre dès l'automne », ajoute-t-elle. C'est-à-dire du personnel (médical et paramédical mais aussi administratif), des équipements, voire des financements pour faire des travaux et aménager les locaux. « Nous sommes déjà à flux tendu. Or ce n'est pas une seule mesure qui entre en application : plein de modalités sont inédites », poursuit la représentante des Cecos. Et ceci alors que la crise sanitaire est toujours présente. « Nous sommes très inquiets de devoir toujours faire plus avec moins de moyens : nous manquons déjà de sages-femmes, d'infirmières… faute de revalorisation des personnels », témoigne la Dr Vanessa Gallot, médecin de la reproduction à l'hôpital Antoine-Béclère de Clamart. Le gouvernement a promis un accompagnement financier à travers une circulaire budgétaire. Les spécialistes attendent donc.
Campagnes pour recruter de nouveaux donneurs
Parmi les inconnues, figurent aussi les courbes des dons de sperme alors que la nouvelle loi permet aux enfants qui en sont issus d'obtenir, à leur demande à partir de 18 ans, des données, identifiantes ou non, des donneurs. En 2018, l'Agence de la biomédecine a recensé 386 donneurs, qui ont permis à 1 872 couples de récupérer des paillettes de sperme, et de faire naître 906 bébés. Les expériences étrangères ont montré une inflexion dans le recrutement des donneurs, avant une reprise. « On compte sur les campagnes de sensibilisation pour ne pas se retrouver dans une position difficile : elles doivent être efficaces, répétées et ciblées vers les 11 millions d'hommes de 18 à 45 ans », espère la Pr Metzler-Guillemain.
De son côté, la Dr Belaisch-Allart craint à titre personnel que le don d'embryon ne s'arrête. « C'est déjà aujourd'hui très rare : comment demain des couples accepteront-ils de donner un enfant potentiel, qui pourra 18 ans plus tard les retrouver, comme dans le film " la vie est un long fleuve tranquille" . » Et de regretter que gamètes et embryons aient été mis sur le même plan en termes d'accès aux origines.
Craintes autour des centres autorisés pour l'autoconservation
Quant à l'autoconservation ovocytaire hors indications médicales, la présidente du CNGOF s'élève contre la volonté du gouvernement d'en réserver la pratique aux centres AMP autorisés (sauf exception, lorsqu'un territoire, comme les Antilles, n'en comporte pas). « Seuls une quarantaine de centres ont aujourd'hui une autorisation pour la préservation de la fertilité pour raison médicale (cancer notamment). Si ces structures restent les seules à pouvoir congeler des ovocytes, l'ouverture de l'autoconservation à toutes sera un droit en trompe-l’œil, car elles risquent de privilégier − bien légitimement − les patientes malades. Et les autres femmes continueront à se rendre en Espagne », argumente la Dr Belaisch-Allart. Même dans le cadre d'indication médicale, certains centres doivent faire attendre les femmes 4 à 6 mois quand il n'y a pas d'urgence (hors cancer, par exemple en cas de maladie chronique).
Et de demander que tous les centres publics et privés faisant de l'AMP puissent réaliser des autoconservations de gamètes. « Publics et privés, nous travaillons tous pareils, et sommes soumis aux mêmes accréditations, normes, circuits et procédures », corrobore la Pr Lévy au nom des Blefco.
Enfin il y a unanimité parmi les spécialistes pour dénoncer le statu quo sur le dépistage préimplantatoire des aneuploïdies (DPI-A). « Le DPI-A permettrait d'éviter de transférer des embryons aneuploïdes. Faute de cela, on reste dans l'aveugle, et l'on multiplie les tentatives de FIV… », explique la Dr Gallot. Les spécialistes devront attendre les résultats d'un PHRC multicentrique conduit par la Pr Catherine Patrat et la Pr Nelly Frydman− dont les premières inclusions sont imminentes − pour espérer une avancée de la part du législateur.
PMA post-mortem, Ropa : des regards divergents sur les absences de la loi
Les spécialistes portent des regards divergents sur les mesures qui ne figurent pas dans la loi. La Pr Lévy et la Dr Belaisch-Allart regrettent que l'AMP post-mortem reste interdite. « Une femme dont le conjoint décède aura le droit de faire une AMP en tant que femme seule, mais pas d'utiliser ses propres embryons, qu'elle devra détruire ou donner à un couple infertile. C'est inhumain », dénonce la présidente du CNGOF, qui déplore aussi l'absence d'ouverture sur la Ropa (réception d'ovocyte par la partenaire).
En revanche, la Pr Metzler-Guillemain et la Fédération française des Cecos « n'avaient pas d'attente au sujet de la PMA post-mortem ». Quant à la Dr Gallot, « je ne demande qu'à répondre à un maximum de personnes, mais nous sommes déjà en difficulté pour offrir des soins à l'ensemble de nos patients de façon correcte », conclut-elle.
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