Après leur exil à Bruxelles, les spécialistes de bloc ne désarment pas

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Publié le 16/01/2026
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En « exil » symbolique à Bruxelles du 11 au 14 janvier, près de 1 500 spécialistes sur plateaux techniques lourds ont dénoncé la « maltraitance généralisée » de leur secteur et le « risque d’effondrement » de la qualité des soins chirurgicaux. L’occasion de travailler à des propositions pragmatiques pour solvabiliser la liberté tarifaire. Et d’interpeller Matignon…

Entre 400 et 500 médecins ont été réquisitionnés, réduisant les troupes à 1 500 praticiens environ

Entre 400 et 500 médecins ont été réquisitionnés, réduisant les troupes à 1 500 praticiens environ
Crédit photo : Samuel Sotto/ Phanie

Au sortir de trois jours d’exil bruxellois des spécialités de bloc opératoire, le ton est donné, grave et martial. « Il faut impérativement nettoyer ce qui reste de nocif dans la loi de financement de la Sécurité sociale 2026, ce qui est inclus aussi dans le projet de loi contre les fraudes, bref, tout ce qui menace directement les médecins libéraux ! », charge le Dr Philippe Cuq, patron de l’intersyndicale Le Bloc, qui a mobilisé avec efficacité quelque 1 500 confrères chirurgiens, obstétriciens anesthésistes et autres spécialistes sur plateaux techniques.

Et le chirurgien vasculaire de Toulouse de citer à nouveau les articles « repoussoirs » autorisant une baisse unilatérale des tarifs CCAM, supprimant le remboursement des prescriptions des médecins en secteur 3 ou rendant possible une mise sous objectifs (MSO) directe des prescriptions présumées excessives. « Tout cela, il faut l’enlever, que ce soit par voie d’ordonnance ou de décrets, peu importe ! », s’exaspère-t-il, à l’unisson de ses collègues mobilisés à Bruxelles. À ces conditions préalables seulement, les représentants des spécialités de bloc envisagent de reprendre langue avec les pouvoirs publics.

Au-delà des points les plus urticants, cette intersyndicale a surtout dénoncé le « risque d'effondrement » de la qualité des soins (notamment chirurgicaux) en France, si le gouvernement de Sébastien Lecornu s’attaque peu ou prou au secteur 2, sur fond de gel des tarifs et de charges qui explosent.

Face aux menaces réelles ou supposées sur les dépassements (taxe, encadrement, nouveau périmètre), la stratégie syndicale consiste à plancher sur des propositions concrètes, « pragmatiques », visant à garantir la pérennité du secteur à honoraires libres, condition sine qua non de la viabilité financière de leurs cabinets et entreprises. Un exercice déjà mis en péril par des actes « sous-évalués » qui n’ont pas été revalorisés, « pour certains, depuis la fin des années 90 », ont rappelé ces praticiens lors d’ateliers de brainstorming à Bruxelles. Pendant ces journées dans la capitale belge, les spécialités se sont efforcées d’expliquer à quel point ces compléments d’honoraires étaient indispensables pour investir dans la qualité et financer l’innovation, qu’il s’agisse de robots ou de matériel de précision. Ces spécialités cumulent « exigences techniques élevées, charges croissantes, responsabilité directe sur la sécurité des patients et tarifs figés », résume l’intersyndicale.

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Ateliers et conférence de presse ont rythmé l’exil dans la capitale belge

Une dizaine de mesures concrètes

« On a eu une idée intéressante », confie au Quotidien le Dr Philippe Cuq. En l’occurrence, travailler directement avec les complémentaires santé – mutuelles et assurances – sur la solvabilisation du secteur 2 pour les spécialistes de bloc opératoire, « sujet un peu identitaire et identifié », analyse-t-il. « Les dépassements d’honoraires, pour de très bonnes raisons, c’est quand même nous ! Cette problématique doit être assez facile à garantir, via une assurance spécifique “bloc opératoire”, à négocier avec les complémentaires et l’Assurance-maladie », poursuit le chirurgien. Reste à mettre ses troupes d’accord…

La plateforme finale devrait retenir une dizaine de mesures concrètes pour financer correctement l’exercice au bloc opératoire. « Nous avons besoin d’un peu de temps pour finir de les formaliser », confirme le Dr Cuq. Le document abouti devrait être présenté publiquement d’ici à « une quinzaine de jours ». Il se voudra aussi une réponse argumentée au rapport critique sur les dépassements publié à l’automne 2025 par les deux députés Yannick Monnet et Jean-François Rousset, à la demande de François Bayrou. Les deux élus appelaient à un plafonnement des dépassements d’honoraires et proposaient de rendre l’Optam (option de pratique tarifaire maîtrisée) obligatoire pour les nouveaux spécialistes s'installant en secteur 2 afin de réduire les « inégalités d’accès aux soins ».

Une issue à Matignon ?

« C’est tout le contraire », contre-attaque le Dr Didier Legeais, qui fait partie des « exilés » de Bruxelles. « Ce sont nos dépassements d’honoraires qui nous permettent justement de prendre en charge les patients en C2S qui n’ont pas les moyens de payer nos interventions », développe l’urologue de Grenoble. En résumé, certaines opérations réalisées à perte sont compensées par les compléments appliqués aux patients bénéficiant d’une couverture complémentaire plus ou moins robuste. « Qu’un Premier ministre nous accuse d’accentuer les inégalités d’accès aux soins est injuste et inacceptable », vitupère le Dr Legeais.

Depuis Bruxelles, de nombreux regards se tournaient déjà vers Sébastien Lecornu. Car c’est d’abord du locataire de Matignon – voire de l’Élysée – que les médecins libéraux (dans leur ensemble) attendent désormais une réponse et la relance du dialogue. « Nous retournons opérer en clinique à partir du 15 janvier. Pour nos patients. Mais ce n’est pas pour autant que la colère du monde libéral est retombée. Loin de là », prévient un chirurgien. Au-delà, l’union intersyndicale inédite qui avait déjà conduit à la manifestation nationale parisienne du 10 janvier continue d’afficher son unité et sa volonté d’être reçue au plus haut sommet de l’État.


Source : Le Quotidien du Médecin